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Comment vit-on … dans une œuvre d’art

COULISSES

Comment vit-on …
dans une œuvre d’art

Le siège d’Artprice, leader mondial de l’information sur l’art, s’est placé délibérement sous le signe du chaos. Dans l’apparence et l’organisation.

A deux pas de la mairie de Saint-Romain-au-Mont-d’Or (Rhône), punaisées sur une porte de garage, une dizaine d’affiches expriment l’effroi des habitants devant la  » chose « . La  » chose  » en question est en réalité un siège social. Celui d’Artprice, leader mondial de l’information sur l’art avec la plus importante banque de cotations d’œuvres (peintures, estampes, dessins, miniatures, sculptures, affiches, photos, tapisseries). Le problème, c’est que cet ancien relais de diligence du XVIIème siècle, situé au cœur d’un village classé, s’est peu à peu transformé en un vibrant hommage au… chaos. Les habitants qui passent le long de cette grande propriété voient régulièrement des artistes barbouiller les murs de salamandres – le symbole du groupe -, de têtes de mort et de symboles ésotériques ou défoncer ses vieilles pierres à coups de marteau piqueur.

Concept créatif du patron. Bouleversé dans sa vision du monde après les attentats du 11 septembre 2001, le PDG d’Artprice, Thierry Ehrmann, 42 ans, a décidé de faire du domaine de la Source une  » œuvre artistique monumentale « . Ainsi, l’an dernier, il a voulu bombarder son siège avec des  » météorites « . Largués depuis la flèche d’immenses grues, ces blocs de granit de plusieurs tonnes ont troué les toits, crever les cloisons, avant de s’incruster dans le sol. Le bâtiment garde encore les traces de cette agression, comme un décor de film fantastique. Des pans entiers de murs sont comme écroulés, les pierres ont été peintes aux couleurs de roches calcinées et les employés zigzaguent dans les couloirs pour éviter  » les météorites « .  » Ici, c’est tous les jours vendredi 13 !  » prévient un opérateur hilare. Il fallait le faire, dans un village où la pose de la moindre fenêtre nécessite l’autorisation de l’architecte des Bâtiments de France… Mais le PDG d’Artprice est un provocateur du genre organisé. Il a pris soin de faire une déclaration de projet artistique auprès du ministère de la Culture, ce qui le met automatiquement à l’abri des tracasseries administratives.
Fasciné par les travaux du mathématicien polonais Benoît Mandelbrot, qui permettent de modéliser le hasard, Thierry Ehrmann a décidé d’appliquer ce concept créatif à son entreprise : le fonctionnement… comme l’apparence. Pour les salariés, ce chaos annoncé n’est pas une nouveauté :  » On vit dedans depuis longtemps. C’est notre univers, celui d’Internet « , explique Jean-François, informaticien d’une trentaine d’années.  » Et, renchérit un autre, on peut difficilement rejeter cette démarche alors que notre métier consiste à mettre en ligne des peintures et des installations artistiques…  » Si certains salariés restent imperturbables au milieu des tags provocateurs qui recouvrent les murs, d’autres ont été transformés par cet environnement.  » Un des développeurs informatiques nous voyait taguer des salamandres géantes sur les murs, raconte l’économètre du groupe, Pierre Capelle. Il était plutôt réservé, mais il a fini par s’y mettre lui aussi, et depuis il n’est plus tout à fait comme avant…  » Même métamorphose pour Christophe Ravier. Ce jeune centralien a longtemps hésité à remiser au placard sa cravate et ses pantalons à pinces. C’est pourtant le même qui récemment, a réalisé sa propre performance artistique… en faisant exploser sa voiture sur le parking de l’entreprise !
Avec un pied dans le chaos et un autre dans le cyberespace, le fonctionnement d’Artprice donnerait des sueurs froides à plus d’un patron : une sorte d’anti-manuel du management classique. Cela commence dès le hall d’entrée : le visiteur tombe littéralement nez à truffe avec Reuters et Sotheby’s, deux danois qui affichent au moins 1,20 mètre au garrot. Derrière ces molosses plutôt débonnaires, des catalogues s’entassent. C’est la livraison du jour des centaines de maisons de ventes, partenaires d’Artprice, dont les dernières adjudications vont être mises en ligne. Cette banque de données sur la cotation de millier d’artistes du IVème siècle à nos jours, c’est le trésor d’Artprice. Chaque année, le site reçoit plus de 1 milliards de requêtes, qu’il facture à l’unité ou par abonnement. Régulièrement, il est victime de pirates qui cherchent à le piller.  » Notre site suscite beaucoup d’attaques. Et comme il ne peut ni être lent, ni être vulnérable aux problèmes de paiement, nous avons dû reprendre la maîtrise de son architecture, ce qui fait de nous un des plus gros serveurs de France « , explique le webmestre du site. C’est encore plus vrai maintenant que les connexions commencent à décoller.

Horaires de start-up. Durant le deuxième trimestre 2004, le site a réalisé plus de 480 000 euros de chiffre d’affaires, en hausse de 47%. Le chaos, du coup, s’est aussi installé dans les horaires, qui ressemblent de plus en plus à ceux d’une start-up, selon un salarié. Mais, pour Josette Mey, la directrice du marketing du groupe,  » Artprice a des clients américains, allemands et japonais, leurs horaires ne sont pas les nôtres. C’est à nous de nous adapter.  » De fait, l’entreprise vit au rythme du  » calendrier Yahoo! « , cette page du moteur de recherche qui recense les jours fériés du monde entier.  » Nos connexions, notre chiffre d’affaires et nos besoins humains dépendent des fêtes shintoïstes japonaises, du Labour Day ou de la Saint-Patrick… « , explique Josette Mey. Il est 17 heures, l’heure où les écoliers de Saint-Romain-au-Mont-d’Or entament leur goûter, où les Américains de la côte Est commencent à se brancher sur Internet et où les derniers clients japonais éteignent leurs ordinateurs. Au siège d’Artprice, un marteau-piqueur invisible s’attaque à un mur : le chaos est en marche…

Eric Tréguier

CHALLENGES N°231 – 23 septembre 2004

copyright ©2004 CHALLENGES

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septembre 23, 2004 Posted by | La Revue de Presse | Laisser un commentaire

LA DERNIÈRE FOLIE D’EHRMANN

Monts d’Or > Le patron du Groupe Serveur métamorphose sa propriété

LA DERNIÈRE FOLIE D’EHRMANN

Tandis que le domaine de la Source se métamorphose, au village de Saint-Romain, on se décompose.  » Ce n’est pas tolérable », explique posément Pierre Dumont , le maire, qui décrit un village en « émoi ». Il parle d' »irrespect », d' »insulte à la loi ». Il estime que si chacun a le droit de faire ce qui lui plaît chez lui, et d’avoir son idée de l’art, il n’a pas à l’imposer au regard des gens, comme cela se passe avec la Demeure du Chaos. Une dénomination qui sème la consternation, dit-il, parmi ses administrés. Celui par qui le désordre arrive, c’est Thierry Ehrmann, le pdg du Groupe Serveur. Un monsieur connu entre autres pour son non-conformisme et son goût de la provocation. En 1999, il décide de transformer son domaine en œuvre d’art. Un chantier dont il est le maître d’œuvre et d’ouvrage. Visite à la Demeure du Chaos.

Transmutation > VISITE A LA DEMEURE DU CHAOS

L’ŒUVRE AU NOIR DE THIERRY EHRMANN

CHAHUTÉ, le régulier ordonnancement des murs du domaine de la Source, au cœur des Monts d’Or des échancrures ménagent des échappées insolites, les surfaces s’hérissent de blocs anthracites. Maculée de noir, barbouillée de rouge, parcourue parfois de signes d’initiés, de symboles ou d’inscriptions mathématiques, la fameuse pierre dorée en voit de toutes les couleurs. Evidemment, ça surprend. Comme ce Christ en croix au-dessus d’un œculus, ou ces salamandres dont le dessin se répète. A l’intérieur, même registre. Un mélange de Grozny et de Gaza. Les prémices d’un paysage de guerre. Cratères, météorites, carcasse de voiture… Toute la violence du monde en raccourci. Une désolation organisée qui n’en est qu’à son commencement. Bientôt des météorites auxquels des sculpteurs mettent la dernière touche viendront en simulacre écraser le toit de la bâtisse, tandis que la piscine accueillant silures et météorites se métamorphosera en aquarium rouge sang… Quelques phrases de Ben accrochées ça et là sur les diverses façades distillent leur second degré, tandis que des têtes de morts, vanité tout n’est que vanité, nous rappelle l’Ecclésiaste…
Le détournement par son propriétaire de cet ancien relais de poste du XVIIIème siècle mâtiné demeure bourgeoise est singulier. A la fois naïf et complexe dans ses visions de chaos et de mort, qui mêlent le religieux et le cabalistique, le bouffon et le grave. Mais il y a, à ces convulsions baroques, à ces pierres martyrisées par le feu, à ces lignes droites systématiquement brisées, une curieuse « beauté ». Celle du bizarre. Et une mystérieuse étrangeté. On pense à la demeure d’un original illuminé. C’est celle de thierry Ehrmann, pdg du groupe Serveur, homme d’affaires efficace et redoutable, figure peu orthodoxe de l’économie lyonnaise.
L’homme est connu, notamment, pour son non-conformisme et son goût pour l’art. Artprice.com, une banque de données sur Internet devenu leader mondial de l’information sur le marché de l’art, c’est lui. Dans son domaine de Saint-Romain-au-Mont-d’Or, 3 hectares et 7 000 mètres carrés habitables où il a installé en 1999 le siège de son groupe, ses activités professionnelles et sa famille, et où s’érigera début 2005 son musée – dans un « bunker » d’artiste semi-enterré-, il se pose en démiurge et joue à l’alchimiste. Il peaufine un grand œuvre dont la Demeure du Chaos, ainsi s’appelle le domaine en (trans)mutation, est l’expression éxotérique. Entendez ce qui se donne à voir au public et à la population de Saint-Romain-au-Mont-d’Or qui d’ailleurs s’en inflige et s’en inquiète. (Lire plus bas les propos de Pierre Dumont, maire de la petite commune). Pourquoi s’attaquer, s’interroge-t-elle, à un patrimoine que d’autres bichonnent, entretiennent, quand ils ne vont pas jusqu’à leur consacrer des Journées ? « La valeur vénale du bien immobilier commençait à me sortir par les yeux ». Ainsi thierry Ehrmann explique-t-il une des origines, en 1999, de l’Esprit de la Salamandre, la partie ésotérique de son grand œuvre, et dont le sous-titre pourrait être « Comment transformer sa maison bourgeoise en œuvre d’art ». Ce projet artistique, scellé d’un contrat en bonne et due forme, notre homme n’est pas juriste pour rien, il dépose officiellement auprès de la Société des Auteurs. Désormais à l’abri des tracasseries du code de l’Urbanisme, les œuvres d’art n’entrant pas dans son champ d’application, thierry Ehrmann et ses associés, à l’origine, ses deux fils et un artiste se mettent à l’ouvrage. Ils sont à présent plus d’une vingtaine, peintres et sculpteurs, à œuvrer, telle une confrérie de compagnons, au domaine de la Source, où les engins de chantier ne sont pas les moindres de leurs outils. L’idée du chaos qui préside à la déconstruction systématique des lieux et prend allègrement à rebrousse-poil la conception classique de la Beauté et de l’œuvre d’art, imposant une vision de dissonance brutale, de provocation dérangeante, de choc esthétique, a semble-t-il évolué dans l’esprit de thierry Ehrmann. Partie du chaos que les sciences dures ont théorisé au siècle dernier, démontrant tout en posant le principe d’incertitude qu’il y a de l’ordre dans le désordre, sa réflexion a rencontré un certain 11 septembre lequel l’a orienté sur la destruction du monde. D’où ces formes organiques, ces images de mort, cette iconographie éclectique – « de la Tchétchénie aux lois Perben » -, témoignant de sa propre vision du monde et des convulsions de celui-ci. Malgré les apparences, il s’agit moins pour thierry Ehrmann d’anticiper la fin du monde que sa transformation.
Evidemment, la polysémie des signes et la pluralité des discours brouillent les lectures, rendant tout ce grand œuvre un peu confus pour qui n’y participe pas. C’est-à-dire, la majorité.
L’autre sous-titre à l’Esprit de la Salamandre, « Comment révéler les failles inhérentes au système, détourner légalement les codes et décrets », trahit une autre et intéressante spécialité de Thierry ehrmann, celle de « performer » en droit. Un art original dont il est à notre connaissance, le seul représentant. Provoquer les lois et le droit, voilà son sport favori. Le droit, pour lui, c’est ce qui permet de prendre la température de la société. Et rien ne semble plus lui plaire que de faire monter cette température. Juste pour voir jusqu’où on peut aller dans ce jeu là. Nul doute que ce questionnement du législateur passe par la Demeure du Chaos.
A chacun son Palais Idéal. Le facteur Cheval, d’ailleurs, ne semblerait pas si éloigné de la Demeure du Chaos, si ce n’était que rien n’est plus étranger au maître des lieux que l’art brut. Plus qu’un rêve, plus qu’une utopie, c’est une idée qui entend prendre forme au Domaine de la Source. Une posture qui veut s’incarner dans l’Esprit de la Salamandre. Champion de la performance juridique, thierry Ehrmann se pose également en singulier de l’art conceptuel.

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« Une insulte à la loi »

Tandis que le domaine de la Source se métamorphose, au village de Saint-Romain, on se décompose. « Ce n’est pas tolérable », explique posément Pierre Dumont, le maire qui décrit un village « en émoi ». Il parle d' »irrespect », d' »insulte à la loi ». Il estime que si chacun a le droit de faire ce qui lui plaît chez lui, et d’avoir son idée de l’art, « si on peut appeler ça de l’art », il n’a pas à l’imposer au regard des gens, comme cela se passe avec la Demeure du Chaos. Une dénomination qui sème la consternation, dit-il, parmi ses administrés, qui, second degré ou pas, ont du mal à accepter la chose avec ses démonstrations de fin du monde. « C’est terrifiant. » Pour Pierre Dumont qui entend tout faire pour trouver la parade, « c’est de la provocation pure et simple. Ce que veut ce monsieur, c’est qu’on parle de lui. C’est tout. »
L’idée qu’à terme cette bizarrerie de Thierry Ehrmann puisse attirer du monde à Saint-Romain ne l’intéresse pas. « A quoi cela servirait-il ? A ce qu’il y ait beaucoup de curieux dans le village ? A provoquer des embouteillages ? On veut vivre dans le calme. » A juste titre et à bon droit. Un calme, qui selon lui, a déserté les habitants. « Les gens ne parlent plus que de cela ». Bref, la Demeure du Chaos empoisonne la vie non seulement de ses voisins qui dépriment, mais de la communauté. « Allez leur faire comprendre, maintenant qu’ils n’ont pas le droit de peindre en violet ou en jaune leurs volets, alors qu’ils ont sous les yeux de tels débordements ? Il y a un problème. Ou alors c’est la loi qui est mal faite. » CQFD ?
N.G.

Nelly GABRIEL

Lyon Figaro – Mercredi 22 septembre 2004
copyright ©2004 Lyon Figaro

thierry ehrmann

septembre 22, 2004 Posted by | La Revue de Presse | Laisser un commentaire

Le chaos du monde dans la pierre des Monts d’Or

ART/ UNE OEUVRE QUI FAIT JASER

Le chaos du monde dans la pierre des Monts d’Or

Thierry Erhmann, le patron du groupe Serveur, a transformé sa somptueuse propriété en maison du chaos. De plus en plus exposée aux regards, cette oeuvre monumentale divise les habitants, et inquiète les élus.

Le village de Saint-Romain au-Mont-d’Or est en émoi. Dans cette commune qui a fait le pari de l’architecture humble, le choc est certain pour le visiteur.
Salamandres omniprésentes, parfois sanguinolentes, coulées de lave sur les murs en pierre des Monts-d’Or par

Certains apprécient cependant cette dissidence au coeur de ce village conventionnel

ailleurs éventrés par des météorites, tableau signé de l’artiste Ben annonçant la fin du monde, le moins que l’on puisse dire est que la propriété de Thierry Erhmann, richissime PDG du Groupe Serveur, ne passe pas inaperçue. Ce travail colossal entrepris il y a trois ans a été longtemps confiné à l’intérieur. Mais ces derniers mois, l’imagination débordante des artistes a gagné les murs d’enceinte de ce domaine de trois hectares situé à un jet de pierre de la mairie. Bref, tout le monde en profite.
Cet art fait-il l’unanimité ? Les 978 Saromagnots semblent divisés. Certains apprécient cette dissidence au cœur de ce village conventionnel, d’autres ne paraissent pas du tout emballés pas la théorie du chaos. Des mères de famille feraient dorénavant un détour pour ne pas heurter la sensibilité de leurs enfants. Et dans ce village classé où une fenêtre de plafond non réglementaire peut être refusée par l’architecte des Bâtiments de France, tout le monde se demande où se situe la loi.

Des élus dépassés

De quoi s’arracher les cheveux pour le maire Pierre Dumont, qui écoute, désemparé, les doléances de ses administrés, qui s’étalent par ailleurs au grand jour sur une feuille blanche placardée contre un mur. Un maire qui n’entend pas polémiquer avec Thierry Ehrmann, mais qui se pose avec son conseil municipal beaucoup de questions :  » chacun peut avoir de l’art la conception et la définition que bon lui semble. L’art est une notion subjective. Mais il n’est pas admissible de l’imposer quotidiennement aux autres avec une telle agressivité, qui plus est dans un périmètre de protection des bâtiments historiques. La notion de chaos affichée est incohérente avec un village aussi simple et discret « .
Pierre Dumont a consulté des juristes mais tous s’y sont pour le moment cassé les dents. L’architecte des Bâtiments de France n’a pas souhaité réagir, n’étant pas concerné au regard de la loi. Mais son travail à Saint-Romain risque de se compliquer à l’avenir.
Reste donc à savoir jusqu’où Thierry Ehrmann, qui ne fait jamais les choses à moitié, va pouvoir aller sans perturber l’ordre public. L’homme d’affaire est confiant et affirme que ses détracteurs sont loin d’être majoritaires. Mais si le chaos gagnait le village, la préfecture, qui a depuis peu le dossier entre les mains, pourrait s’en mêler.

Xavier Breuil

Thierry Ehrmann: « J’assume »

L’instigateur de la maison du chaos n’a jamais refusé le dialogue et pense que tout cela va finir par s’arranger.

>Depuis combien de temps travaillez-vous sur cette oeuvre d’art ?
Cela a commencé en 1999. C’est à cette date que j’ai déposé un contrat en bonne et due forme aux autorités de tutelle. Tout y était prévu : de la description des oeuvres jusqu’aux techniques utilisées dans les moindres détails. J’ai même fait parvenir un double à la mairie à l’époque et je n’ai pas manqué d’informer régulièrement les habitants. Ma porte a toujours été ouverte et personne ne pouvait ignorer la nature de mes projets .
>C’est depuis que les artistes sont intervenus sur les murs extérieurs que le ton semble monter. N’avez-vous pas le sentiment d’aller trop loin ?
Une oeuvre d’art doit questionner. Marcel Duchamp disait qu’une oeuvre d’art qui ne dérange pas n’en est pas une. Le problème, c’est que certains ont arrêté l’art aux peintres impressionnistes, c’est à dire un tableau avec quelque chose de rassurant dedans. Récemment, une commissaire d’exposition qui a trente ans de métier m’a conforté. Pour elle, aucun élément ne constitue un élément distinctif de violence.
>Mais tous ces décors portent quand même une image de chaos inquiétante ? Y compris ce panneau signé Ben annonçant la fin du monde ?
Mais c’est du second degré ! Et puis ce n’est pas un décor, mais une oeuvre d’art. Un décor doit être beau. Une oeuvre d’art n’obéit pas aux mêmes critères.
>Justement, vos détracteurs vous reprochent d’imposer votre vision de l’art. Avez-vous ce sentiment ?
Je comprends ces réactions dans la mesure où une part de secret nécessaire a entouré la construction de l’oeuvre. Mais je ne pense pas imposer car cette oeuvre monumentale va devenir un musée dont le siège social existe déjà depuis trois ans. A partir de là, tout va être plus facile. Et je n’ai jamais refusé le dialogue avec les gens .
>Comment cela se passe avec eux ?
Très bien. Quand on parle avec gentillesse et que l’on explique, cela donne de rencontres formidables. Je n’ai connu que deux fois des agressions verbales violentes. Les Saromagnots me connaissent. A chaque biennale d’art contemporain, j’offre trois places par foyer. Plus de deux foyers sur trois m’en ont fait la demande lors de la dernière édition
>Et que dites-vous aux habitants dont les vérandas sont rejetées par les Bâtiments de France ?
Ils se braquent et c’est logique. Mais le code de l’urbanisme exclut l’art de son champ d’application. C’est la loi. Je pourrais me réfugier derrière, mais cela n’a jamais été mon intention. J’ai un devoir moral d’expliquer et je compte bien continuer à l’assumer. Et convaincre .

Propos recueillis
par Xavier Breuil

Le rouleau compresseur

Thierry Ehrmann est le fondateur, et détenteur à 95 %, du Groupe Serveur. Fondé à Lyon en 1987, le Groupe Serveur est devenu un acteur majeur des banques de données judiciaires, juridiques et économiques. Il gère 13 sociétés, dont Artprice, le leader mondial de l’information sur l’art. Rien n’arrête ce patron anticonformiste, qui s’est lancé depuis 1999 dans la transformation du Domaine de la Source, à Saint-Romain-au-Mont-d’Or, en une oeuvre d’art monumentale. Une communion de création à laquelle des dizaines d’artistes collaborent, et où sera bientôt ouvert le Musée l’Organe.  » L’Esprit de la Salamandre », le nom de cette oeuvre, sera à la fin de l’année un ouvrage à l’iconographie abondante, et aux nombreuses interviews expliquant la théorie du chaos. Pour sans doute mieux comprendre les travaux de ce personnage hors normes, dont la vision du monde a été profondément marquée par les attentats du 11 septembre.

X.B.

copyright ©2004 Le Progrès – Mercrdi 8 septembre 2004

septembre 8, 2004 Posted by | La Revue de Presse | Laisser un commentaire

“La Demeure du chaos”: CECI EST UNE ŒUVRE.

“La Demeure du chaos”: CECI EST UNE ŒUVRE.

Tentons, en ces quelques lignes, de faire une mise au point sur la sémiologie et la définition de l’œuvre en se limitant à une étude formelle, son statut, ses influences.

L’aphorisme récurrent depuis la Renaissance qui voudrait que l’art ait pour but d’intégrer et d’ordonner la profusion d’informations émises par le monde extérieur est en ce XXIe siècle des plus importants. Cependant, ce n’est bien sur pas là son seul rôle. Avec Duchamp, il se devait de susciter des interrogations, d’engendrer des processus mentaux, de troubler, provoquer des prises de conscience. C’est en parfaite connaissance de ces axiomes qu’à pu se dévoiler l’œuvre monumentale. Soulignons de prime abord son caractère dual. On nommera “Demeure du chaos” la partie visible, la réalité tangible,le sensible et “L’esprit de la salamandre” le contenu implicite, ésotérique, l’intelligible.

L’œuvre fonctionne en deux temps. Malgré son aspect très riche et dense, celle-ci est avant tout conceptuelle (un dépassement des projets d’Art and Langage), ou pour reprendre le titre de la célèbre exposition de 1969 qui a vu le mouvement naître “Quand les attitudes deviennent formes” (Kunsthalle Berne, Harald Szeemann)
D’un point de vue formel, la genèse de l’œuvre, la maturation du concept lui-même, rappelle les enjeux ambitieux de l’art conceptuel ou l’idée primait sur l’acte, ou comment permettre à l’art d’être art. Puisque l’art est “cosa mentale” selon Leonard de Vinci, tout artiste qui privilégie le disegno participe de l’art conceptuel.
Ce qui est conceptuel dans ce projet c’est le dépôt dès 1999 de l’œuvre. Avant même sa réalisation, l’œuvre existait. Le postulat de départ étant de transformer un domaine bourgeois en œuvre, ou comment révéler les failles inhérentes au système, contourner légalement les codes et les décrets, pour s’exposer au regard de Thémis, protectrice des Auteurs depuis le 11 Mars 1957.
Pour Sol Le Witt par exemple, tout le cheminement intellectuel du projet a plus de valeur que l’objet présenté. Cependant, dans le processus de l’œuvre, les différentes interventions quotidiennes permettent d’avantage de matérialiser le concept.

Formellement, on peut penser à Gordon Matta Clark et à ses “Cuttings”, découpe de formes et de volumes dans des bâtiments abandonnés. La volonté de libérer les espaces d’habitations de leurs contraintes sociales et utilitaires semble également être un autre point commun avec cet artiste avant-gardiste. On peut penser également au Japonais Tadashi Kawamata, pour lequel le couple déconstruction-reconstruction est infini(Destroyed Church) ,ou encore à la redéfinition de l’habitat abordée longuement par Dan Graham.
L’art conceptuel n’est qu’une influence, et n’est pas visible au regard du travail. L’ensemble du projet se situerait plus dès lors dans l’idée d’une “Gesamtkunstwerk”, œuvre d’art totale, où de la fusion organique des styles et des gestes artistiques doit renaître une expression dramatique. L’œuvre d’art totale est bien cette manifestation d’une utopie marquée par le rêve de totalité. Il s’agit clairement d’une œuvre en constante expansion, un dispositif complexe.
La déconstruction du bâtiment est rendue possible ici par l’ex-position de peintures et autres installations. Ce processus concret incarnant la matérialisation de l’œuvre, consistant à l’accumulation d’interventions, de signes donne vie au projet tout en en développant la partie la plus visible, la plus essentielle. La peinture elle-même se voit déplacée, elle n’a plus ni de cadre, ni de limite. Chacune d’elle amène un enjeu différent, mais toutes reposent sur le même principe de détournement, pratique courante au XXe siècle permettant la relecture du passé sans hiérarchisation de valeur. La citation, une des forme du détournement est la possibilité nouvelle d’intégrer le corpus de l’histoire au sein d’une même démarche. La référence au postmodernisme est ainsi assez indispensable à la compréhension de l’ensemble de l’œuvre.“C’est une mauvaise chose que d’imiter ce qui est mauvais, et de ne pas même désirer imiter ce qui est bon.” Démocrite

Mais, l’aspect provocateur ne réside pas en soi dans les peintures, mais plutôt dans la transformation même du lieu. Cette partie de l’œuvre est comme on l’a vue très riche, et l’évocation de la violence au travers de la thématique du chaos est infinie. L’horreur réside t-elle dans les scènes contemplées ou dans le regard du spectateur?

L’œuvre est en soi un condensé de l’art du XXe siècle, elle évoque de nombreux courants (land art, déconstructivisme…) et repose de manière évidente les questions inhérentes de l’art (représentation, interprétation, définition du beau…).Mais elle se veut également être le miroir du monde, pour en devenir une utopie organique.

Beaucoup d’artistes semblent être évoqués tout au long de ce travail. Notamment ceux qui ont abordé le thème de l’horreur, où ceux dont la provocation a permis la reconnaissance. Pour ne citer que les contemporains Jake et Dinos Chapman, Maurizio Cattelan, Kendell Geers, Dr Von Hagen… Même si a mes yeux, rien au sein de l’œuvre n’est une représentation concrète de l’horreur.
La question principale de cette œuvre est sa confrontation permanente à autrui. Et c’est bien là son aspect novateur, son caractère tendancieux : jusqu’où peut-on forcer les gens à regarder ? Aucune autre œuvre n’a ce statut. C’est son existence physique qui la rend puissante, et est bien loin du “consensualisme” des commandes publiques.
Cette confrontation permanente et imposée provoque de manière attendue et plus ou moins voulue des réactions. Mais c’est également le signe que l’œuvre fonctionne bien au-delà d’elle-même. Le genre de réaction extrême de ces derniers jours ressemble fortement au syndrome de Stendhal, qui par lui-même statut l’œuvre en tant que telle. Ce trouble est appelé spécifiquement le “syndrome du voyageur”. Il s’agit d’un état d’extase lié au choc émotionnel provoqué par une œuvre d’art.
Brutalement, le sujet est en proie à un vertige, avec perte du sens de l’orientation, il ressent de violentes douleurs dans la poitrine et une accélération du cœur. Il croit “perdre ses esprits”, traversant tour à tour un état d’exaltation, un sentiment de toute puissance, parfois un état de panique accompagné d’une intense peur de mourir. Le plus souvent, les personnes retrouvent leurs esprits en quittant le lieu à l’origine de ce choc. Selon les villes ou les œuvres d’art en cause, différentes manifestations sont possibles. Le Syndrome de Stendhal est le premier syndrome du voyageur a avoir été reconnu. Il doit son nom au célèbre écrivain, Stendhal, qui le premier, en 1817, dans ses carnets de voyage, a fait la description ce que lui-même a ressenti en sortant de l’Eglise Santa Croce à Florence. Aujourd’hui encore, chaque année, les urgences des hôpitaux de Rome et de Florence reçoivent des touristes en proie à ce même tourment. (Source : http://www.e-sante.be/)

La “demeure du chaos” s’impose et s’expose et met en œuvre la vérité d’un monde, elle en est son lieu spécifique, son reflet, son incarnat. Mais elle existe par la présence d’autrui ; “C’est le regardeur qui fait le tableau” énonçait Duchamp. A la citation de Buren : “Ceux qui vomissent mon œuvre sont les petits enfants de ceux qui crachaient sur Renoir”, nous ajoutons “Ceux qui vocifèrent sur notre œuvre, sont les enfants de ceux qui vomissaient sur Buren”.

septembre 2004


abode of chaos

septembre 1, 2004 Posted by | Phlogoses | Laisser un commentaire