Presse(s) Materia prima

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la Demeure du Chaos de Thierry Ehrmann par artpress

la Demeure du Chaos
de Thierry Ehrmann

Lorsque, en remontant la Saône depuis Lyon, on arrive à la hauteur de Fontaines, on croise, quelques mètres avant le célèbre restaurant de Paul Bocuse, un curieux panneau d’affichage. Taggée d’une inquiétante tête de mort, la pancarte comporte également une inscription à la bombe : « La demeure du chaos est à Saint-Romain. » Quelques kilomètres plus loin, on parvient au village tranquille de Saint-Romain au Mont d’or. Enfin, pas si tranquille, en fait, car depuis quelque temps, Thierry Ehrmann, PDG du groupe Serveur et d’Artprice.com, a entrepris de « déconstruire » sa propriété pour en faire la Demeure du Chaos, une gigantesque installation de 10 000 m2. Une entreprise de création par la destruction qui n’est pas du goût de tout le monde…

La première fois que je suis allé au Domaine de la Source, cette bâtisse ancienne au passé chargé n’avait pas encore son apparence actuelle, Lorsque Thierry Ehrmann en fit l’acquisition pour y installer les bureaux de sa société et son domicile, il s’agissait d’une propriété bourgeoise de 10 000 m² en fameuse pierre dorée des Monts d’or, avec un parc et un mur d’enceinte censé protéger des regards. Depuis 1999, le Domaine de la Source est peu à peu devenu la Demeure du Chaos, et les murs ne dissimulent plus rien, bien au contraire. Dorénavant, c’est un paysage de désolation digne de New York 1997 de John Carpenter. L’effet est apocalyptique. Sur le parking, une vingtaine de voitures calcinées, comme après une nuit d’émeutes dans une banlieue chaude ou à la suite d’un attentat ; tout autour, d’énormes météorites ont creusé des cratères. Plus loin, un avion de ligne s’est écrasé dans le jardin. Mais le plus spectaculaire, c’est sans doute cette réplique des ruines du World Trade Center : une sculpture le dix mètres de haut qui a nécessité 18 tonnes d’acier et 90 de béton. Non loin de là, Ehrmann envisage la construction d’un mur de Berlin se transformant en cette muraille qu’Israël édifie actuellement en Cisjordanie.
La façade de la maison est par endroits liquéfiée, la belle pierre dorée s’écoule en une lave boueuse sous l’action de la lance thermique. Partout, des salamandres en métal et des plaques émaillées de Ben, des symboles ésotériques, des fresques, des poutres de métal IPM qui font mine de soutenir les murs attaqués… Les transformations portent aussi sur l’intérieur des bâtiments. Dans le bureau d’Ehrmann, les tableaux et le mobilier Renaissance ont cédé la place au métal soudé, aux murs de moellons, aux câbles qui pendent du plafond, conférant à cette pièce stratégique l’aspect d’un QG d’organisation secrète. Dans les escaliers à moitié effondrés qui mènent aux appartements, on croise des sculptures et des fresques étranges. Le rouge et le noir dominent, deux couleurs qui jouent un grand rôle dans la symbolique alchimique. Ainsi, sur la paroi d’une salle aveugle nommée « Temple du sexe organique », un immense portrait de Ben Laden évoque l’œuvre au rouge ; tandis que sur le mur opposé, c’est le visage de George W. Bush qui symbolise l’œuvre au noir.
Une réputation sulfureuse
Impossible de décrire tous les détails. D’autant que la maison n’en finit pas d’évoluer : c’est un work in progress pour lequel Ehrmann reçoit le renfort de plusieurs artistes (Anny Brunelle, Nicolas Delprat, Marc Del Piano, Ben…). La suite, c’est, dans le parc, la construction du bunker de Rudy Ricciotti et Mathieu Briand, qui abritera l’Organe, un musée d’art contemporain. Et dans les appartements, il s’agit de substituer au sol des filins permettant de se déplacer dans les airs. Les commodités seront quant à elles ouvertes et remplacées par des WC chimiques. Comme le dit Ehrmann, c’est le jour d’après ».
Donc, une ambiance de chaos, post-atomique, post-guerre civile, quelque chose de très actuel, rien qu’on ne voie tous les soirs au journal télévisé. Thierry Ehrmann se décrit lui-même comme un drogué de l’info. Ces dernières années, il n’a pu que constater la manière dont le mot « chaos » s’est imposé dans la presse pour signifier qu’on ne peut aller plus loin dans l’horreur. Il a donc désiré donner une forme tangible et spectaculaire au lent effondrement d’un monde en pleine mutation, dans une gigantesque installation qui réunit tout ce que notre planète compte d’événements et de personnalités dramatiques dans les domaines religieux, politique et intellectuel- Et ce sans point de vue moral.
Mais pourquoi le faire chez lui ? Pour des raisons pratiques, sans doute, mais aussi parce qu’assurer la pérennité d’un patrimoine immobilier respectable, ce n’est vraisemblablement pas son violon d’Ingres. Ehrmann est un joueur. Si on veut comprendre pourquoi un millionnaire à qui tout réussit en arrive là, il faut fouiller dans sa biographie. L’homme n’offre pas un profil lisse. Fils d’un industriel membre influent de l’Opus Dei, il fait fortune dans les années 1980 avec le minitel, les banques de données, les combats de boxe et beaucoup d’autres entreprises rivalisant d’incongruité. Il ne fait pas mystère de son passé mystique : franc-maçon, passionné d’alchimie…
Dans les années 1990, il fonde Artprice.com, société spécialisée dans l’archivage en ligne des résultats de ventes d’œuvres d’art aux enchères – on commence à parler de lui dans le milieu de l’art en tant que mécène de la Biennale de Lyon en 1999. Partouzeur invétéré, il se dit bigame. Ehrmann sent manifestement le soufre, et le provocateur entretient volontairement cette réputation. Certains disent qu’il est le Diable. Du coup, l’ombre de Belzébuth apparaît sur un mur peint, et les portraits renversés des plus grands penseurs du 20e siècle sur la façade en rajoutent encore une louche de satanisme. Il se serait même fait exorciser par Monseigneur Delorme !
Donc, pierre par pierre, Satan construit un enfer contemporain dans un petit village des environs de Lyon. Et ses voisins ne trouvent pas tous la chose à leur goût. Le maire de Saint-Romain a fait tout ce qu’il pouvait pour contrecarrer cette injure à l’urbanisme local, mais en vain. Un député UMP a même proposé un projet de loi pour que l’œuvre d’art soit soumise au code de l’urbanisme, mais il l’a retiré. Car on parle bien d’œuvre d’art. Thierry Ehrmann s’étant préalablement inscrit à la maison des artistes, et ayant déposé en 1999 l’œuvre conceptuelle « Demeure du Chaos » avant de commencer les travaux. Juriste de formation, son sport favori, c’est de trouver les failles du droit et de s’y infiltrer. On se demandera toutefois s’il s’agit vraiment d’un artiste ou bien d’un millionnaire un peu fou à la Howard Hughes. Sans doute les deux. La folie, revendiquée, est celle qui permet d’aller jusqu’au bout- Un exemple : lors d’une réunion très sérieuse avec les membres de son conseil d’administration (dont Bernard Arnault), il projette le film d’une performance digne des actionnistes viennois dans laquelle, soumis à une saisie d’huissiers, il se lacère le corps avec un scalpel. A la fin de la projection, un actionnaire lui déclare ravi : « C’est votre folie que j’achète. » Contre toute attente, la Demeure et la personnalité de son propriétaire favorisent ses affaires. Voilà pour la « folie », territoire aux limites floues qu’Ehrmann connaît bien, lui qui demanda à vivre plusieurs années sous le régime d’incapable majeur. Quant au label d' »artiste », il importe peu : l’aventure de l’art brut n’a-t-elle pas depuis longtemps attiré l’attention sur des créateurs au parcours atypique ? En tout cas, la Demeure du Chaos apparaît comme un ensemble unique, une sorte de palais idéal du Facteur Cheval de l’après 11 Septembre. Elle attire désormais une faune très diverse : de simples curieux, des mystiques, des graffeurs, des religieuses qui viennent prier… Près de sept cents personnes s’y pressent chaque week-end, emportant à l’occasion un petit bout de pierre noire comme une relique. À mon avis, on n’a pas fini d’entendre parler de la Demeure du Chaos.
Information:
www.demeureduchaos.com
www.chaosmansion.com

Richard Leydier
copyright ©2005 artpress

artpress – numéro 312 – Mai 2005
artpress.com

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mai 5, 2005 - Posted by | La Revue de Presse, Phlogoses

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