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ART Une visite de la  » Demeure du Chaos  » en couverture du Monde 2

ART Une visite de la  » Demeure du Chaos  » en couverture du Monde 2

ART
POLÉMIQUE ESTHÉTIQUE DANS LE LYONNAIS

Un homme d’affaires installé dans le village de Saint-Romain-au-Mont-d’Or a entrepris de transformer sa maison du XVIIe siècle en une œuvre d’art digne du XXIe siècle. Des artistes ont ainsi aménagé un espace apocalyptique et dérangeant. L’initiative est contestée. Le maire de la commune a porté l’affaire devant les tribunaux. SOPHIE LANDRIN – PHOTOS SÉBASTIEN EROME / EDITING POUR LE MONDE 2
ŒUVRE d’art OU FOLIE furieuse ?

Au départ de Lyon, il faut remonter la Saône, passer Collonges et le restaurant kitsch-étoilé de Paul Bocuse. A une dizaine de kilomètres du centre de Lyon, au pied du mont Cindre, se niche en retrait de la route l’un des plus beaux villagesde la région, Saint-Romain-au-Mont-d’Or (Rhône). Ce petit joyau du style roman édifié avec la pierre dorée de Couzon au ton ocre et chaud, compte notamment une église du XIIe siècle et un manoir classés à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques.
Depuis plusieurs mois, ce décor paisible et priviliégié, refuge de quelques riches Lyonnais, est le théâtre d’une véritable guerre de tranchées. Le village vit au rythme de la construction controversée de la  » Demeure du Chaos « .  » Une insulte à l’esprit du village  » selon le maire ; une œuvre d’art monumentale  » selon son auteur. En redescendant la rue principale, dans le prolongement de la mairie, le visiteur ne peut pas rater l’objet du conflit: murs d’enceinte éventrés et noircis, facades recouveettes de portraits gémellaires d’Arafat et Sharon, Powell et Zarkaoui, Bush et Ben Laden, peinture sanguinolente, plaques annonçant la  » fin du monde « , coulée de lave, scène de l’attentat du métro de Londres. Le décor est à la fois macabre et provocant. Partout, sur chacune des fameuses pierres dorées, des salamandres on été frappées ou taguées. Des morceaux de ferraille émergent des murs, réplique du  » ground zero  » new yorkais. Des arbres se dressent, racines vers le ciel. Le jardin, visible par endroits, apparaît éventré de météorites, d’avions et d’hélicoptères, jonché de voitures calcinées.

L’ESPRIT DE LA FACTORY

Le propriétaire de ce paysage de guerre, c’est Thierry Ehrmann, patron du Groupe Serveur, qui compte une quinzaine de sociétés – dont Artprice.com, spécialisée dans la cotation en ligne d’œuvres d’art, introduite sur le premier marché boursier. A 43 ans, cet homme d’affaires iconoclaste, cité parmi les cinq cents plus grandes fortunes françaises, a décidé, s’inspirant de la philospohie de Jacques Derrida de  » déconstruirre  » sa demeure – un ancien relais de diligence du XVIIe siècle qui abrite aussi ses bureaux – pour ne faire une œuvre d’art. De jour comme de nuit, des artistes, parmi lesquels l’avant-gardiste Ben, se relayent depuis quatre ans pour façonner cette œuvre au noir.  » Nous prolongeons l’esprit de la Factory d’Andy Warhol « , se félicité Thierry Ehrmann. Parmi les dernières transformations, des poutrelles métalliques éclairées telles les usines du couloir de la chimie au sud de Lyon masqueront bientôt les tuiles romaines, comme une seconde peau. Provocation ? Caprice d’enfant gâté ? Publicité ? Sabordage ou œuvre d’art ?  » C’est une démarche artistique radicale  » conduisant à  » annihiler toute valeur vénale de ce patrimoine « , tranche l’auteur, plasticien lui-même et grand amateur d’art contemporain. L’homme d’affaires explique que le point de départ de cette œuvre est né en 1999 d’un  » refus de l’embourgeoisement « , d’une  » volonté de rompre avec l’attachement maladif des gens à la pierre « . Son projet initial, intitulé  » L’esprit de la salamandre  » qui visait à développer le thème de l’alchimie, s’est radicalisé après les attentats du 11 septembre 2001.  » Ces événements ont changé ma vision du monde, j’ai décidé d’aller plus loin en créant la Demeure du chaos, qui sera ma dernière demeure « , annonce-t-il sibyllin.
La transformation a d’abord concerné l’intérieur de la maison, à l’abri des regards. Les meubles haute époque que le collectionneur avouait avoir chinés pendant vingt ans aux quatre coins de l’Europe ont été remisés, donnés ou carbonisés. Les escaliers ont été fracassés. Les murs, éventrés. Les volets, portes et fenêtres, tagués. La pièce de réception réduite à un boyau pour accueillir un  » temple organique « . Le bureau médiéval de l’entrepreneur a été transformé en une sorte de QG, entouré de  » colonnes de résistance  » comme à Gaza.  » Tout ce qui reste de l’apparat bourgeois doit se noyer dans l’état de guerre « , assure le propriétaire. Pour accéder à son fauteuil de PDG et à ses écrans d’ordinateurs grands comme des télévisions, le businessman doit désormais emprunter un escabeau, enjamber son bureau en métal soudé, quelques têtes de mort, négligemment posées, et veiller à ,ne pas se prendre la tête dans l’enchevêtrement du plafond !
L’intérieur revisité, Thierry Ehrmann s’est ensuite attaqué aux facades. Curieusement, l’auteur a commencé par reconstituer selon les méthodes traditionnelles un mur d’enceinte de 700 mètres en pierre dorée, pour, sitôt fini, le  » déconstruire « . Durant des semaines, le village a observé le spectacle avec effroi. Les pires rumeurs ont alors couru sur la Demeure du chaos et son propriétaire. Certains craignaient qu’elle n’abrite une secte ; d’autres avançaient que l’entrepreneur  » ruiné  » cherchait à rendre sa maison insaisissable; d’autres enfin assuraient que l’homme organisait ainsi sa propre destruction, son suicide social.

2,5 MILLIONS D’EUROS DÉJÀ INVESTIS

 » J’assume la richesse que j’ai bâtie, mais j’ai envie de l’utiliser intelligemment. Cette déconstruction a du sens. L’art est une manière de vivre avec le XXIe siècle. Moi, c’est ma façon de questionner le monde, de renouer avec les utopies « , répond THierry Ehrmann à ses contradicteurs. L’homme a déjà investi 2,5 millions d’euros dans cette déconstruction. Le projet global prévoit la réalisation à l’horizon 2007 du  » musée de l’organe  » qui serait logé dans le  » bunker  » conçu par Rudy Ricciotti et Mathieu Briand.
Dans le village, certains se sont habitués à cette vision. D’autres fourbissent leurs armes. Comme ce voisin, Jean-Pierre Garin, propriétaire d’une maison implantée à 200 mètres, qui a assigné le propriétaire de la Demeure du chaos en janvier 2005 devant le TGI de Lyon pour trouble du voisinage. Ce cadre comptable victime d’un accident vasculaire cérébral soutenait que la vision de la Demeure du chaos contribuait à la dégradation de sa santé, provoquant chez lui  » de graves symptômes de panique journaliers « . Il réclamait la remise en état des murs en pierre dorée. Pour évaluer le préjudice, le président du tribunal en personne s’est déplacé sur les lieux du conflit et a finalement débouté le demandeur.
Le maire du village, Pierre Dumont, a lui aussi choisi de porter l’affaire devant les tribunaux. De sa mairie en pierre, l’élu ne décolère pas, furieux et  » usé « , dit-il, de perdre son énergie dans ce combat lorsque  » tant de choses plus importantes l’attendent « .  » Personne n’a à imposer une telle chose aux autres. C’est une nuisance visuelle. voir une fois des têtes de mort et des portraits de Ben Laden, ça va, mais tous les jours ce n’est pas possible ! « , tempête M. Dumont. Par tous les moyens, l’édile a cherché à s’opposer au projet, sollicitant l’intervention de l’architecte des bâtiments de France, des députés de la circonscription, ou de la préfecture. Après l’échec d’une médiation conduite par cette dernière, il a fini par transmettre au procureur un procès-verbal et le parquet a jugé opportun de poursuivre Thierry Ehrmann pour non-respect du code de l’urbanisme.
L’affaire s’est jouée le 10 novembre. A la barre de la 5e chambre du TGI de Lyon, Thierry Ehrmann s’est livré à un cours magistral sur le statut de l’œuvre d’art. Juriste de formation, l’associé de Bernard Arnault (17% au capital d’Artprice.com) n’est pas homme à se lancer dans une aventure la fleur au fusil. Avant de porter le premier coup de burin et de pinceau, il avait ingurgité son code d’urbanisme et cerné minutieusement son affaire : inscription à la Maison des Artistes dès 1987 en tant qu’auteur, contrat de droit d’auteur dûment enregistré par un officier ministériel le 9 décembre 1999 et envoyé par lettre recommandée à l’architecte des bâtiments de France et au maire. Thierry Ehrmann avait décrit dans le détail son projet artistique avant sa réalisation.
Le concepteur de la Demeure du Chaos prend soin de respecter, au centimètre près, les règles édictées à l’article R 421-1 du code de l’urbanisme, qui dispense de permis de construire les statues, monuments et œuvres d’art ne dépassant pas 12 mètres de hauteur et 40 mètres cubes.  » Je mesure tout au laser « , s’amuse-t-il. Mais l’affaire – jugement le 12 janvier – n’est pas gagnée. Le procureur a requis contre l’homme d’affaires une peine d’amende de 500 000 euros ainsi que la remise en état de sa propriété.
 » Cette déconstruction a du sens. L’art est une manière de vivre avec le XXIe siècle. C’est ma façon de questionner le monde, de renouer avec les utopies  » Thierry Ehrmann, propriétaire de la Demeure du chaos.

Se revendiquant d’une filiation avec le Facteur Cheval, et sa maison d’Hauterives classée par André Malraux, Thierry Ehrmann refuse d’être présenté comme le déclencheur d’un quelconque chaos dans le village. Pour le maire, en revanche,  » cette injure au code l’urbanisme  » est source de toute sles dérives possibles. Et de citer l’exemple du voisin le plus proche de la Demeure du Choas, Marc Allardon, qui a entrepris d’édifier la  » Maison de l’Eden  » en contrepoint au  » délire hystéro-artistique  » (sic) de Thierry Ehrmann. Le jardin de M. Allardon est désormais parsemé de drôles de personnages colorés et simplistes affichant des  » Soyons heureux  » ainsi que les dix commandements du bonheur.
 » Les habitants qui mettent parfois six mois pour obtenir des Bâtiments de France le droit de percer une fenêtre ne comprennet plus que la réglementation soit tatillonne pour les uns, laxiste pour les autres « , s’insurge Pierre Dumont.  » Il n’y a aucune confusion possible, rétorque Thierry Ehrmann. Il appartenait au maire, dîment averti, de réunir ses administrés pour les informer du projet. La Demeure du chaos est une œuvre d’art, personne dans le village ne peut se prévaloir de cet exemple pour ne pas respecter les lois de l’urbanisme.  »
Entre les deux Saromagnots (les habitants de Saint-Romain), la guerre est ouverte.  » Je suis d’un naturel têtu, je ne lâcherai pas « , prévient le maire. De son côté, l’entrepreneur a averti qu’il présenterait une liste apolitique  » Romains libres  » aux prochaines élections municipales.  » Ce seront les élections les plus fun de France « , prédit-il. L’homme d’affaires semble avoir trouvé un terrain de jeu à sa mesure.

SOPHIE LANDRIN

copyright ©2006 LE MONDE 2 > 7 janvier 2006

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janvier 7, 2006 - Posted by | La Revue de Presse

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