Presse(s) Materia prima

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Rencontre avec « le Facteur Cheval du XXIe siècle » en couverture du Dauphiné libéré Dimanche

RENCONTRE AVEC LE FACTEUR CHEVAL DU XXIe SIÈCLE

UNE DEMEURE POUR LE CHAOS

La Demeure du Chaos, un parfum de « guerre des civilisations » …
A Saint-Romain-au-Mont-d’Or (Rhône), l’homme d’affaires Thierry Ehrmann a entrepris de transformer sa maison en œuvre d’art post-moderne. Le 11 septembre est passé par là, effet choc garanti !
Mais cette monumentale initiative ne fait pas l’unanimité. Et le maire du village se tourne vers les tribunaux…

REPORTAGE
DANS LE LYONNAIS, QUERELLE ESTHÉTIQUE ENTRE LES ANCIENS ET LES POST-MODERNES

C’est de l’art, ça ?
A Saint-Romain-au-Mont-d’Or (Rhône), Thierry Ehrmann se verrait bien en  » Facteur Cheval du XXIe siècle « . Mais sa  » Demeure du Chaos « , choc artistique de l’après 11 septembre ne fait pas l’unanimité. Le maire a porté l’affaire en justice.
DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL
GILLES DEBERNARDI

En bas, coule la Saône. Le restaurant d Paul Bocuse est à portée de fourchette, peut-être pas de porte-monnaie. Taillé dans la pierre dorée du Couzon, Saint-Romain-au-Mont-d’Or tient lieu de village résidentiel pour les Lyonnais fortunés. Son église du XIIe siècle, son manoir, la pureté du style roman à chaque coin de rue… tout ici, chante la douce France. Enfin presque. Au milieu de ce décor figé, l’ancien relais de poste – gigantesque bâtisse barbouillée de noir – étonne et détonne. Un graffiti en guise de bienvenue. On reconnaît l’écriture de Ben, l’avant-gardiste qui ne conçoit pas que des tee-shirts :  » La fin du monde approche « . La métaphore sous-tendue par une volonté  » de casser la normalisation en renouant avec l’utopie « , a le mérite d’être claire. C’est comme si une pluie de météorites s’était abattue sur ce paysage éventré, champ de ruines industrielles et humaines d’où émerge une sculpture monumentale représentant le  » Ground Zéro  » new-yorkais. Une carcasse d’avion gît dans le jardin, des tanks, aussi. Parfum de 11 septembre, guerre des civilisations… la  » Demeure du Chaos  » ne fait pas dans la gaudriole. Ni son postulat artistique de supprimer  » toute trace bourgeoise  » pour annoncer les temps nouveaux. En cet étrange domaine ouvert à tous les néo-courants créatifs, des floppéess d’artistes internationaux – jour et nuit – usinent joyeusement.
Une ambiance « comme à Gaza »

Le résultat fait l’effet d’un coup de revolver tiré dans un salon. Sacrément dérangeant. Sur les façades anthracite parsemées de plaques sanguinolentes, apparaissent les très réalistes portraits d’Arafat et de Sharon, Jean Paul II et Ali Agça, Zarkaoui, Bush, Tony Blair, Ben Laden, Khomeyni. Du trottoir bombardé surgit une coulée de lave, ces tuyaux enchevêtrés figurent une pieuvre-fontaine, l’attentat du métro de Londres s’étale en fresque presque hallucinante. On relève encore – par centaines – symboles alchimistes et tags en latin, blasons, tatouages , hiéroglyphes, scarifications. Préposé au portique, Dante eût sans doute écrit :  » Vous qui entrez ici, perdez toute espérance.  » C’est que, pour renaître, il faut d’abord mourir. Au crépuscule, des lumières artificielles illumineront crûment cette funèbre humanité. L’être et le néon.
Sur la pierre dorée du Couzon, un homme a donc imaginé cette dinguerie grandiose. Sa façon  » de vivre avec le XXIe siècle « , dit-il, en se comparant volontiers au Facteur Cheval dont la maison de Hauterives (Drôme) a été classée par Malraux. Il s’appelle Thierry Ehrmann, 43 ans, patron du groupe Serveur, à ranger dans la galerie des  » milliardaires iconoclastes.  » Ce fils de polytechnicien, associé de Bernard Arnault (17% au capital d’Artprice.com) joue dans la cour des grands. Internet a fait sa fortune, mais lui rêvait déjà d’autres toiles, à demeure. Il a commencé par aménager les nombreuses pièces du bâtiment qui abrite aussi ses sociétés. Une centaine d’employés, vissés à leur ordinateur, travaillent là, parmi les têtes de mort. Le bureau du PDG s’agrémente de  » colonnes de la résistance « , blocs de bétons garnis de ferraille  » comme à Gaza  » Ca crée une ambiance.
Ensuite le businessman s’est attaqué aux façades, puis aux abords, dans un mouvement devenu perpétuel :  » Un bunker conçu par l’architecte Rudy Riciotti abritera bientôt  » un musée de l’organe  » au fond du parc « . M. Ehrmann, dans sa démarche de  » déconstruction « , se réclame du philosophe Jacques Derrida :  » Il s’agit de défaire, de l’intérieur, le système de pensées dominant les valeurs traditionnelles « .
« Ma maison est une œuvre d’art… »

Un que cette histoire ne déride guère, c’est le maire de Saint-Romain. Pierre Dumont n’en finit pas de dénoncer  » l’insulte faite à l’esprit du village  » et parle  » d’agression visuelle « . Voir chaque matin, en ouvrant ses volets, la binette de Ben Laden nuirait à la santé. Il redoute aussi un risque de contagion. En contrepoint des  » visions morbides  » d’Ehrmann, son plus proche voisin n’est-il pas en train de transformer sa villa en  » Maison de l’Eden  » ? Celui-là affiche sur son toit les  » dix commandements du bonheur « . Son jardin s’anime de petits bonshommes colorés et rieurs, un peu niais, qui font la nique à  » l’undergound d’en face.  » Derrida n’a qu’à bien se tenir, les Schtroumpfs contre-attaquent !
 » Les habitants qui mettent parfois des mois pour obtenir des Bâtiments de France le droit de percer une fenêtre, ne comprennent pas que la réglementation soit si tatillonne pour les uns et si laxiste pour les autres « , insiste le maire. Mais son contradicteur, juriste de formation, se prévaut d’un cas particulier. Sa Demeure du Chaos est une  » œuvre d’art  » dûment enregistrée comme telle. Dans ces conditions, le code de l’urbanisme le dispense de permis de construire pour  » tout monument n’excédant pas 12 mètres de hauteur et 40 m3 « . Inutile de préciser que ce cadre se trouve strictement respecté :  » Je mesure tout au laser ! Les poutres rouillées de mon  » ground zéro  » , par exemple, culminent à… 11,92 mètres.  »
Thierry Ehrmann, visiblement, se délecte de cette querelle des anciens et des post-modernes. Le naba du net a déjà investi 2,5 millions d’euros dans sa folle entreprise et ne compte pas s’arrpêter de sitôt. Il cite Buren, pourbien se faire comprendre : « Ceux qui vomissent mon œuvre sont les petits-enfants de ceux qui crachaient sur Renoir.  » A l’entendre, ironie comprise, Pierre Dumont serait victime du  » Syndrome de Stendhal « , cet état d’extase provoqué par un choc émotionnel en présence du Beau. Quant à l’atteinte au patrimoine : Moi, sur mes terres, j’ai mis au jour un ancine temple protestant et le cimetière des huguenots jadis massacrés. La municipalité avait posé une ZAC là-dessus.  »
Reste que l’affaire, désormais, se joue devant la justice. Le 10 novembre dernier, le procureur du TGI de Lyon, peu sensible aux subtilités du  » déconstructivisme « , a requis contre Thierry Ehrmann  » 500 000 euros d’amende et la remise en état de sa propriété.  » Le jugement attendu jeudi dernier, a été reporté au 13 février. Entretemps, la Demeure du Chaos se sera enrichie de nouvelles peintures et sculptures. La provocation n’attends pas. Tiens, ce soir, on attend  » des plasticiens métallurgistes venus de Berlin « . Pour leur faire de la place, le maître des lieux – qui se proclame volontiers  » anarchiste  » – a sagement tangé sa grosse voiture dans la cour. Au fait, il avait une Jaguar, Bakounine ?

Gilles Debernardi – Photos Patrick Guyot
copyright ©2006 le dauphiné libéré DIMANCHE – DIMANCHE 15 JANVIER 2006

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janvier 15, 2006 - Posted by | La Revue de Presse

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