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«Au départ, j’ai habité la Demeure du Chaos, puis c’est elle qui m’a habité»

De 1999 à 2010, la Demeure du Chaos est passée du Domaine de la Source, maison bourgeoise du XVIIe siècle, à une œuvre apocalyptique une fois sa déconstruction achevée.
Mario del Curto

L'illustré - Demeure du Chaos

Edition n°10 du 10.03.2010 > LE REPORTAGE La Demeure du Chaos, un lieu qui dérange

Le reportage
Musée, œuvre d’art, ode à l’anarchie et symbole de liberté artistique, la Demeure du Chaos dérange depuis dix ans le calme de Saint-Romain-au-Mont-d’Or, un village près de Lyon. Son sulfureux propriétaire, le plasticien et PDG Thierry Ehrmann, vient de remporter une bataille: condamnée à la destruction par l’Etat français, elle pourrait bien être sauvée par la Cour européenne des droits de l’homme. Visite des lieux…
Par Marie Mathyer

Saint-Romain-au-Mont-d’Or, un paisible village à 15 kilomètres au nord de Lyon. Deux gamins sur des vélos dévalent une rue déserte. Quelque part derrière les haies touffues qui dissimulent des villas cossues, un jardinier fait vrombir sa tronçonneuse.

Pourtant, au 17, rue de la République, il y a comme un malaise. L’impression étrange d’avoir traversé le miroir pour se retrouver dans un no man’s land, à mi-chemin entre le squat punk et les ruines de l’Apocalypse. Les thuyas deviennent des murs, des remparts attaqués par une armée de tagueurs enragés. Sur les pierres barbouillées de noir, des graffiteurs ont brossé des visages d’activistes, philosophes ou dictateurs. Dans la cour, un hélicoptère s’est crashé à côté d’un navire échoué. La carlingue d’un avion de combat achève de rouiller sur l’arête du cratère d’une météorite. Sur les façades éventrées de la maison, des coulures de lave et un entrelacs hypnotisant de symboles alchimiques, de chiffres cryptiques, de salamandres géantes apposées au pochoir. Derrière la grille d’entrée, une silhouette râblée, toute de noire vêtue. Jean et pull, boots de combat aux pieds. Charisme magnétique, regard intense. Deux cicatrices, des scarifications, sur la joue gauche et, sur la nuque rasée, une fine tresse. L’homme s’appelle Thierry Ehrmann, 48 ans, et le lieu, la Demeure du Chaos, est un musée à ciel ouvert: 3123 œuvres d’art contemporaines pour 120 000 visiteurs chaque année.

Liberté d’expression

A Saint-Romain-au-Mont-d’Or, forcément, le lieu dérange autant qu’il attire. Ses détracteurs y voient un affront à la sérénité du village, aux règles de la bonne cohabitation. Depuis dix ans, ils demandent aux tribunaux de contraindre Thierry Ehrmann à démonter ses installations pour les rendre conformes au plan local d’urbanisme. Depuis dix ans, l’artiste plasticien, déjà surnommé Facteur Cheval du XXIe siècle, se bat au nom de la liberté d’expression. En décembre dernier, la justice française a tranché: la Demeure du Chaos doit être remise en état. Mais Thierry Ehrmann et ses supporters n’ont pas dit leur dernier mot. Ils ont obtenu d’aller plaider leur cause l’année prochaine devant la Cour européenne des droits de l’homme. Ils espèrent y faire reconnaître la dimension artistique de ce corpus d’œuvres.

«La Demeure du Chaos est un univers autarcique, mais je m’enferme volontairement dans ce huis clos onirique»
Thierry Ehrmann

Et si Thierry Ehrmann tient tant à sauvegarder son palais, c’est que la Demeure du Chaos n’est pas qu’un musée ou une résidence d’artistes. C’est aussi son lieu d’habitation et le siège social de son entreprise: le Groupe Serveur, pionnier des banques de données sur l’internet, et Artprice.com, leader mondial de la cotation d’œuvres d’art. Le destin du propriétaire et celui de sa chose sont intrinsèquement liés. «Au départ, j’ai habité dans la Demeure du Chaos, puis c’est elle qui m’a habité», analyse-t-il en parcourant son domaine au pas de charge.

Un destin unique

En 1988, quand Thierry Ehrmann acquiert cette maison bourgeoise du XVIIe siècle, la bâtisse s’appelle le Domaine de la Source. Le nouveau maître des lieux, enfant du pays, n’a alors que 26 ans et déjà quelques qualificatifs qui lui collent à la peau: juriste et théologien, fils d’un polytechnicien proche de l’Opus Dei, anarchiste, plus jeune franc-maçon de l’Hexagone, plasticien sculpteur et PDG millionnaire, classé parmi les 500 plus grandes fortunes de France. Thierry Ehrmann est aussi un épicurien. Il vivra onze ans au domaine en heureuse bigamie avec ses deux femmes, Nadège et Jo, et avec ses fils, Kurt et Sydney, avant de se lasser du luxe de son château. «Un jour, je regarde là où je vis, où tout n’est que luxe, calme et volupté, pierres dorées et abondance de biens, et je me dis: je vire côte ouest américaine, je deviens un sale con embourgeoisé», se souvient-il aujourd’hui. Alchimiste convaincu, le plasticien décide donc de transformer la matière: le 9 décembre 1999, le Domaine de la Source devient la Demeure du Chaos. Caprice de nanti? «Non, rétorque Luc, fidèle bras droit et presque maman (il veille à ce que son boss n’ait pas froid, ferme son gilet, lui fournit ses bonbons Ricola). C’était comme une pulsion pour lui, un besoin. Il fallait qu’il laisse sortir ce qu’il a dans ses tripes.»

Révolte et guerre permanente

Maniacodépressif, Thierry Ehrmann utilise son énergie permanente et démesurée, symptôme de sa maladie, pour forger une maison-œuvre à son image: connectée et disjonctée. «Cet endroit, rigole le plasticien, c’est une psychothérapie majeure!» L’homme se réclame d’ailleurs de l’art des aliénés et rend hommage à la déraison avec des phrases inscrites çà et là sur les murs de la maison. «Une idée fixe aboutit à la folie ou à l’héroïsme», clame Victor Hugo à celui qui pénètre les lieux. La Demeure ne se veut pas un palais naïf et gentillet, mais un lieu de révolte qui questionne l’ordre établi. «Tout ce qui reste de l’apparat bourgeois doit se noyer dans un état de guerre permanent», postule Thierry Ehrmann en grimpant par-dessus son bureau, un immense cercle d’acier qu’il est obligé d’enjamber pour pouvoir s’y asseoir. On se croirait dans la cabine du capitaine d’un vaisseau spatial. Il y a un masque à gaz suspendu sur une poutrelle métallique, un crâne humain posé sur une pile de catalogues d’art, trois écrans d’ordinateur et la chaîne Al Jazeera arabe qui tourne en boucle sur une télévision muette. «Etat de guerre permanent», tonne Ehrmann, quasi hypnotisant. Pour coller au propos, la Demeure s’est ainsi faite forteresse. Tous les angles droits ont été cassés, coup de massue dans le propre en ordre bourgeois. La piscine est devenue un marais colonisé par des lames de rasoir, le jardin, un chantier où se côtoient un bunker, des conteneurs et les ruines d’un temple protestant du XVIIe siècle, découvertes par hasard lors de fouilles.

«Home sweet home»

Le passé et le présent se côtoient partout dans les 12 000 mètres carrés du domaine. Du moderne, à travers les œuvres contemporaines qui s’inspirent du traitement de l’actualité par les médias. Un côté visionnaire, quasi prescient, qui cherche à deviner de quoi demain sera fait, ce qui restera de notre époque. Et du moyen-âgeux, mélange d’alchimie et de slogans en latin inspirés des penseurs classiques et peints par des artistes maîtrisant tous les codes de la peinture des grands maîtres. Sous bien des aspects, la Demeure du Chaos est double. Un univers fermé et autarcique avec son propre groupe électrogène, son eau potable à 30 bars de pression et son réseau de fibres optiques. Mais aussi une porte ouverte sur le monde grâce à la présence de milliers de visiteurs de partout. «Je m’enferme volontairement dans un huis clos onirique. De toute façon, le plus grand voyage se fait dans sa tête», professe son créateur.

«Je vis ici et je serai poussière ici. Ce sera ma dernière demeure»
Thierry Ehrmann

Double, la Demeure du Chaos l’est aussi par ses buts. A la fois fabrique artistique où des artistes du monde entier viennent créer et peindre, transformer et sublimer son apparence, et locaux d’entreprise fonctionnels. Sous l’héliport dans la cour se cache ainsi une salle pressurisée qui abrite près de 900 serveurs qui font circuler le savoir des sociétés du Groupe Serveur dans le monde entier. A l’étage, Thierry Ehrmann nous emmène voir ses employés. Un chemin version labyrinthe, dédale d’escaliers et de passages à travers des couloirs étroits.

Dans une enfilade de pièces aveugles aux murs noirs, 80 salariés font ici les trois-huit dans des open spaces envahis d’écrans plats et où résonnent toutes les langues. Leur job? Informaticiens, documentalistes, juristes, spécialistes de l’art, ils récoltent, trient, conservent et actualisent des milliers de données pour les mettre en ligne. Leur profil? Des femmes principalement, jeunes surtout et au CV impressionnant. «J’engage des borderlines, des sous-marins de l’internet, des gens avec un quotient émotionnel énorme, capables d’abattre un travail considérable», énumère le patron. L’indispensable? Il faut aussi que ces employés soient capables de travailler dans un environnement atypique. «Mais la Demeure du Chaos n’est pas que sombre, elle est aussi pleine d’humour, d’optimisme et de lumière, nuance Thierry Ehrmann. C’est mon home sweet home, bien plus cosy qu’au temps des pierres dorées du Domaine de la Source. Je vis ici et je serai poussière ici. Ce sera ma dernière demeure.»

Peut-être la dernière ambivalence de ce lieu d’exception: berceau de création et tombeau de son créateur.

copyright ©2010 L’illustré

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mars 22, 2010 - Posted by | Chaos Materia Prima, La Revue de Presse, Thierry Ehrmann : aVentures chaOtiQues | , , , , ,

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